Je suis en forme de mouton.
Démystifier. Voilà.
Tout ce que j'ai fait, c'était faux. Tout.
Faire des articles drôles, c'était faux, tellement faux. Ça ne méritait que des crachats. Faire semblant de jouer avec le
texte, avec les mots, ça ne m'amusait pas. Je ne le faisais que pour être lu, parce que j'étais seul, parce qu'il n'y avait personne pour me dire que ce que je faisais était bien. Parce que je
voulais quelque chose de la certitude, quelque chose de l'extérieur qui me fasse croire que j'avais un avenir quelque part. Alors j'ai fait ça. J'avais dû lire Desproges et Pratchett, le soir où
j'ai commencé, mais je crois surtout que j'avais lu Hercoüet. Et puis je m'y suis habitué, à faire ce genre de choses. Mais jamais je n'ai été sincère.
Et les loutres, cette manie des loutres, c'était la même chose. Un hasard complet. Cela aurait pu être un chat ou un castor,
peu importe. La loutre, je m'en fous, sincèrement. Ça ne m'intéresse même pas. Je ne connais pas cet animal, pas du tout, et jamais je ne suis allé chercher quoi que ce soit sur lui. C'est la
loutre, mais c'est aussi toute cette absurdité, toutes ces petites drôleries feintes et mignonnes, que je m'efforçais de rendre agréables parce que je voulais qu'elles le soient. Je voulais que
quelqu'un lise et aime lire ce qu'il lisait. En cela j'ai été sincère, mais pas en ce que j'ai écrit. Ni dans ces lamentations mal construites qui tombaient de temps à autres de mon cerveau sur
le papier. Je me sentais ridicule à chaque fois que je regardais en arrière.
Voilà, je ne suis pas fou à l'intérieur. Toutes ces phrases alambiquées qui se pavanaient à s'entortiller en un inextricable
fouillis, et qui se targuaient de garder une logique exacte, ces phrases, n'étaient pas moi. Je me sentais les faire et me haïssais pour cette hypocrisie que je laissais franchir les frontières
du réel. Je ne suis pas fou, je ne suis même pas différent, pas même un peu excentrique. Si j'ai pu le paraître parfois, c'est parce que je ne sais pas, je suis en-dessous de tout, je ne sais pas
vivre. Si j'apparais tout cela à tour de rôle, odieux, lointain, désagréable, étrange, intriguant, timide, gentil, arrogant, c'est parce que je ne sais comment paraître, parce qu'il n'y a rien en
moi de l'ordre du paraître. Je ne puis accorder un intérieur chaotique avec une manifestation réelle de mon être. Aussi j'apparais ainsi que les expériences m'ont appris à paraître, sans aucun
contrôle, de manière aléatoire, différent à chacun. Et chacune de ces apparitions, chacun de ces articles, me remplissait de haine à l'égard de ce que je considérais comme une pure hypocrisie. La
savoir involontaire et incontrôlée ne me rendait que plus malade de la voir exister sous mes yeux en toute impunité.
Alors voilà, je n'ai jamais été heureux. Je voudrais paraphraser, le respect m'en empêche, et puis je n'en suis pas certain.
Je ne suis pas encore tout à fait certain que mon âme soit naturellement poussée à rechercher le bonheur. Mon être m'apparaît aujourd'hui comme un importun qui s'est installé comme s'il était
chez lui, et qu'il convient de chasser avant de pouvoir enfin ressentir ce sentiment d'être en soi, enfin présent à soi-même, débarrassé de cet intrus.
Voilà de quoi je suis rongé, de l'indicible que j'appelle moi, de manière arbitraire, que je nomme afin de pouvoir
croire connaître un peu, que je nomme afin de pouvoir détester, que je déteste peut-être afin de ressentir, et de n'avoir point à le chasser pour m'élever au-dessus de lui, que je déteste
peut-être pour éviter l'effort de l'âme qui consisterait à se tirer hors de ses miasmes. J'en suis dévoré, c'est sans espoir que je me jette en avant dans la connaissance, mais l'espoir est autre
et m'emplit en permanence, celui de l'ailleurs. C'est le sentiment qu'il existe un ailleurs auquel il m'est permis d'accéder un jour, auquel je suis voué à accéder, un ailleurs où je trouverai ce
qui ressemble à l'être qui en moi subit l'invasion de l'intrus et se recroqueville. J'ai le sentiment qu'il attend son heure, et qu'il surgira pour enfin m'emplir et m'offrir ce à quoi j'aspire
depuis que j'ai en moi la conscience d'être : l'harmonie, entre ce qui est moi et ce que je fais, ce que je pense, ce que je réalise et ce qui me définit. Une harmonie par la fusion, le
regroupement de ces choses en une qui ne pourra plus être définie comme un être, ce statut duquel je tente vainement de m'affranchir et qui me cloue au sol.
Et alors que j'ai le sentiment de ne faire qu'attendre, je sais pourtant que se mène un combat incessant dans les sphères que
je connais, et dans celles que je connais pas, entre l'être du passé, l'être enchaîné qui lutte et défend sa survie, et l'être lumineux qui sans relâche s'échine à le chasser hors de terres qui
ne sont plus destinées à l'accueillir.
J'ai le fort sentiment de m'égarer, la fatigue sans doute, peut-être aussi cette étrange sensation de lourdeur et de légèreté
à la fois, où les sens se révèlent autres et modifient le monde, cet état entre éveil et songe qui révèle une autre réalité. Cet état où l'écoute est image, où le toucher devient une sensation
formidable, où l'œil rêve, précis et vague à la fois, saisissant tout en un geste de profonde absence.
Je salue du fond du cœur (profitons tant qu'il se montre au grand jour) celui ou celle qui aura eu le courage de venir jusque
ici, et je le ou la prie de ne pas accorder plus que de raison d'importance à cet article : la plaisanterie initiale s'est tournée en un affreux débit de semi-conscience pavé d'intentions
parasites, de formules étrangères et d'idées vieillissantes. Et de toutes les phrases, cette dernière est peut-être la plus juste d'entre elles.
Bonne soirée, je retourne là où je me sais inaccessible, même à moi-même, surtout à moi-même.
Llama